Mali : Attaque de grande ampleur et zones d’ombre
Après l’attaque militaire coordonnée contre le pouvoir au Mali, le ministre de la défense tué, d’autres personnalités de la junte touchées, les forces russes et l’armée sur le reculoir dans de nombreuses localités, il est clair que la junte militaire est, à cette heure, en sérieuses difficultés ou, à tout le moins qu’elle a montré les signes d’une très grande fragilité et faiblesse.
Par Romuald Boko, François Charles, Magazine L’Autre Afrique
C’est ce samedi passé que, visiblement bien préparée, s’est déroulée une attaque massive sur l’ensemble du territoire malien, allant du plus Nord jusqu’aux périphéries de Bamako dont l’aéroport a été visé. L’offensive des rebelles a englobé simultanément des villes comme Gao, Kidal…dont elle a pris le contrôle, jusqu’à la capitale où ont également eu lieu des affrontements avec l’armée malienne.
C’est l’alliance circonstancielle et coordonnée entre les groupes militaires du Front de Libération de l’Azawad, le FLA et le GSIM (Groupes de soutien à l’Islam et aux musulmans) qui a conduit cette opération et mené à ce qu’il faut bien considérer comme des succès. En tout cas sur le plan militaire quand bien même les rebelles ne se maintiendraient pas dans toutes les places conquises.
Nombre d’observateurs avertis se posent, fort justement, les raisons de ce succès, de sa rapidité et des conditions dans lesquelles il a pu s’opérer.
En effet, depuis un certain temps, disons depuis le départ des français et l’arrivée des russes auprès de l’armée malienne avec leur détachement armé “Africa Korps”, on pouvait constater sur le terrain, quoique précaire, une sorte d’équilibre entre les camps en armes.
Compte tenu de la nature même du conflit et de l’environnement de guerre civile, on peut considérer que, même si cette offensive a été puissante, il apparaît impossible qu’elle ait pu surprendre qui que ce soit, des russes ou des militaires maliens. En effet, se préparer à une telle offensive demande des préparatifs de plusieurs jours voire des mois. Comment imaginer que ni les russes, ni l’état major malien, ni le renseignement n’en aient eu l’information ni n’en aient été directement informés.
C’est justement parce qu’elle a nécessité une minutieuse et longue préparation, de nombreuses négociations entre les deux groupes, normalement opposés, aux motivations très différentes que l’information a forcément fuitée et ce n’est pas un hasard si, juste après la débâcle de Kidal, dans les rangs de l’armée malienne, on entendait déjà circuler la lourde accusation de “trahison”.
Le “flou” de Kidal
Selon la formule consacrée qui veut que “lorsqu’il y a un flou, il y un loup”, autrement dit un coup fourré, le moins qu’on puisse dire à propos de l’abandon de Kidal c’est que, autour de cette “retraite” de l’Afrika korps, comme de l’armée Malienne, il reste un grand flou.
Comment interpréter en effet, que les militaires russes aient capitulé sans combattre et, qui plus est, après négociations, aient accepté d’évacuer la ville et au-delà, en bon ordre, sous escorte de leurs ennemis jurés que sont les combattants du FLA ?
C’est d’ailleurs un communiqué du FLA qui annonçait le déroulé de l’évènement : “Un accord a été conclu pour permettre à l’armée et à ses alliés d’Africa Corps de quitter le camp 2 où ils étaient retranchés depuis samedi. Kidal est désormais complètement sous notre contrôle”
La prise de Kidal, située à l’extrême nord du Mali, est hautement symbolique autant au plan politique que militaire. C’est en effet la récupération de cette ville qui avait marqué l’arrivée de Wagner, en remplacement des Français, aux côtés de l’armée malienne. Une arrivée inaugurée par une victoire, de la plus haute importance pour la junte justifiant pleinement son choix de Wagner après Serval et Barkhane.
Au contraire, il est clair que le “désintérêt” des militaires russes dans la défense de la ville, désintérêt qui a clairement conduit à sa chute, marque une rupture majeure entre les attitudes de Wagner et Africa Corps de même qu’il révèle indéniablement des turbulences dans les relations entre la Russie et la junte militaire sur la conduite à tenir.
Pour tenter de comprendre ce revirement, faut-il peut-être s’attarder brièvement sur la nature de ces armées tel qu’était hier le groupe Wagner et ce qu’est aujourd’hui l’Africa corps. Ce sont les liens mêmes de ces deux organisations à l’État Russe qui déterminent leur ligne politique et militaire sur les terrains où ils sont engagés.
Wagner fut d’abord un groupe paramilitaire devenu véritable armée sous la conduite de son chef Evgueni Prigogine, proche de Poutine avant de devenir son ennemi et même son concurrent dans la lutte pour le pouvoir en Russie même, lutte qui conduira Poutine à l’éliminer. Il est important de se souvenir que ce groupe était défini comme un PMC (Private military company Wagner), définition qui signifie que ce genre d’organisation peut être liée à un régime comme elle peut ne pas l’être.
Ainsi, selon la qualité de ses rapports avec Poutine, pour mener ses opérations politiques et militaires, Prigogine pouvait parfaitement s’affranchir de la tutelle Russe dont il n’avait en réalité nul besoin. Et, conduisant les guerres pour son seul profit, il avait fait de Wagner une armée de combat, une armée de terrain en mesure de gagner les batailles qu’elle engageait, ce qui fut le cas pour la reprise de Kidal et dans d’autres endroits du Continent.
En revanche, il en va tout autrement s’agissant de l’Africa Corps. En effet, d’une part, cette armée n’est pas émancipée de l’état russe ni bien sûr de sa diplomatie, elle en est même l’émanation et, d’autre part, à l’inverse de Wagner, elle n’a pas vocation à mener les guerres en lieu et place des armées nationales, cantonnant son rôle à la formation, l’encadrement et, plus rarement, au soutien logistique de terrain. Ce qui explique la “sortie” négociée de Kidal et des autres endroits depuis. C’est un changement radical dans la politique africaine de la Russie dont le comportement de Africa Corps au Mali est certainement l’événement le plus marquant. Événement qui ne manquera pas, par ailleurs, de sonner comme un avertissement et un signal d’alarme pour les juntes de l’AES au pouvoir à Ouaga et à Niamey, elles aussi, alliées à la Russie et sous la “protection” de Africa Corps.
Perspectives …Conséquences ?
La France ne peut que regarder d’un bon œil les événements actuels. Il ne faut pas oublier que, même si elle a perdu une grande partie de ses moyens de prédation directe, elle avait, encore en 2023, plus de 200 entreprises et filiales sur place et elle pourrait bien imaginer se réintroduire dans la place selon l’évolution de la situation.
A cet égard, une déclaration de Mohamed Maouloud Ramadane, représentant du FLA de passage à Paris (cela ne s’invente pas !) en date du mercredi 29 avril, n’a pas dû échapper aux oreilles de la chancellerie française. Qu’on en juge :”Nous avons une organisation politique qui a toujours su bien gérer ses liens avec la communauté internationale. Donc, pour nous, la France est l’un de ces pays principaux qui peut jouer un rôle dans l’avenir, dans la destinée de cette zone;”
Si l’on ne doit pas tirer des conclusions trop hâtives qui impliqueraient directement la France, il apparaît toutefois que, au moins pour sa branche FLA, ce mouvement à l’offensive se positionne comme candidat à une collaboration avec la France dans la Région et à un soutien. L’avenir dira qui était à la manœuvre et qui ne l’était pas.
Enfin, afin de présenter ses alliés du moment comme “fréquentables”, toujours dans la même intervention du 29 avril, le représentant du FLA précise :”Tirant les leçons du passé, les accidents que nous avons eus avec le GSIM (ou JNIM idem) nous voulons créer des mécanismes qui nous permettent de coexister aujourd’hui comme des solutions de circonstance. Et je pense que le contexte mondial a fait changer beaucoup l’attitude des organisations.”
De fait, tous les analystes ont noté que cette attaque menée contre la junte s’est concentrée uniquement sur les cibles militaires, épargnant au mieux les populations civiles, autrement dit exactement l’inverse de ce que peuvent pratiquer d’habitude les terroristes à l’encontre de ces populations.
Comment oublier l’horrible massacre de Barsalogho au Burkina en 2024, véritable tuerie de masse ayant causé la mort de centaines de civils sans distinction. Or, “cette fois, à Kidal, les soldats maliens faits prisonniers n’ont
pas été égorgés” note le média Mondafrique.
Si les rebelles touaregs pourraient être tentés de prendre langue avec des puissances occidentales dont la France , il est fort probable que d’autres puissances réactionnaires viennent également à se positionner et se renforcer dans la Région.
L’affaire de la rançon hors norme de novembre 2025 n’est pas passée inaperçue. En effet, le versement de 50 millions de dollars versés directement au GSIM pour la libération d’otages ne pouvait tromper personne, un tel montant astronomique ne pouvait avoir d’autre but que de financer le groupe et lui permettre d’étendre son influence. Étendre une influence en finançant des groupes terroristes locaux est une pratique meurtrière particulièrement en vogue. Il n’est qu’à observer la situation politico-militaire et la guerre civile au Soudan pour mesurer à quel point les monarchies du Golfe sont coutumières du fait.
De son côté, le Qatar n’est pas en reste, lui qui avait été déjà épinglé par le journal français Canard enchaîné en 2012, pour participer, en même temps, au financement du MNLA (ancêtre du FLA) et à celui d’AQMI (ancêtre de GSIM) !
On le voit, la valse des prédateurs ne faiblit pas et, pour toute la sous-région, la situation est lourde de dangers comme pour le Golfe de Guinée dans son ensemble.
Quant aux putschistes de l’AES, après avoir dénoncé la domination des vestiges de la françafrique et exigé, à juste titre, une autre distribution des cartes, ils se sont finalement livrés pieds et poings liés à la Russie et à sa
soldatesque, on vient de voir au Mali le triste résultat. A l’évidence, comme le dit si bien le représentant du FLA à Paris à propos des organisations : “le contexte mondial a fait beaucoup changer l’attitude (des organisations)”, s’il dit vrai pour les organisations on peut en dire tout autant des chancelleries qui tournent, elles aussi, au gré des rapports de forces internationaux.
Et, pour le coup, le revirement dans la politique africaine opéré par la Russie, assumé dans la parodie de conférence de presse donnée par un Assimi Goïta visiblement épuisé et sous contrôle de l’aréopage russe, n’est pas de bonne augure pour les membres de l’AES et pour ceux qui ont pu penser un temps s’y porter candidats.
Confier le pouvoir politique à des militaires est certainement une des dernières choses à faire, y compris pour conduire une politique de souveraineté et d’indépendance nationale. Parce qu’ils se considèrent les seuls dépositaires, les militaires omettent toujours de tisser les liens démocratiques avec les populations, le cordon ombilical du mandat politique.
Ces liens indispensables sont l’exercice même de la démocratie, l’articulation entre les responsables politiques et le mandat que les populations, les travailleurs et la jeunesse leur ont confié pour gérer les affaires nationales.
Tout autre chemin ne mène qu’aux échecs et à la gabegie des espoirs populaires.

