Afrique : Entre ingérence et prédation !
Alors que, de Madagascar à Casablanca, d’Est en Ouest…, la jeunesse se soulevait pour davantage de libertés, pour le droit aux études, pour le droit au travail et à une vie digne, en Afrique de l’Ouest se succédaient les coups d’état militaires, le Soudan, quand à lui, subit toujours la folie meurtrière indescriptible de la contre-révolution militaire et de ses prédateurs.
Pourquoi le Soudan ?
Il suffit, pour comprendre, de remonter aux “printemps arabes” et se remémorer la peur panique qui régnait alors dans les palais du Golfe, des gouvernements du Maghreb à L’Egypte et jusque dans la Syrie de Assad, sans omettre les “inquiétudes” exprimées par les USA l’Europe.
Qu’on se souvienne à ce titre, des campagnes de dénigrement orchestrées par les organes de presse occidentaux reflétant directement la crainte qui régnait dans la plupart des chancelleries occidentales, spécialement dans celles des ex puissances coloniales.
Qui pourra jamais oublier Michèle Alliot-Marie, ministre des armées du gouvernement français, se précipitant au secours de Ben Ali, contre le soulèvement du peuple tunisien en train de chasser le dictateur et de marquer le début des printemps arabes ?
Un soutien tellement grotesque et caricatural de la françafrique que la diplomatie française, dans une minable reculade, se verra amenée à se désavouer*.
Et bien sûr, resteront dans les mémoires, la rapidité et la violence qui ont marqué la confiscation des révolutions en cours, la reprise en main et la chape de plomb du “retour à l’ordre”.
De Al Sissi, le fossoyeur de la festive effervescence révolutionnaire de la place Tahrir aux tristes successeurs de Ben Ali en Tunisie, de Assad en Syrie à la mise au pas du Hirak Algérien et à la répression assassine du pouvoir marocain contre sa jeunesse, il apparaît clairement que seules des dictatures militaires, des régimes policiers, des régimes illibéraux ou des guerres, se sont avérés en mesure de “faire régner l’ordre”, un ordre régional pour le seul intérêt des classes dominantes et directement dirigé contre celui des peuples .
Le Soudan, un pays puni !
En Egypte, Al Sissi, créature des USA est la figure parfaite de ce que des moments révolutionnaires inachevés peuvent produire, à savoir des employés serviles au service des pouvoirs locaux et des prédateurs étrangers, des dictateurs stupides affublés le plus souvent, de comportements brutaux et sanguinaires.
L’histoire a déjà démontré maintes fois que, du point de vue des classes dominantes, ou des colonisateurs, plus la peur a été grande de voir perdus leurs privilèges, plus violente, sanglante et durable sera la répression ! Une règle.
S’étant porté candidat à l’exécution de ces basses besognes, Al Sissi n’aura pas oublié la leçon et, malheureusement, les travailleurs, les jeunes, les manifestants qui, après avoir échappé aux balles sur la place Tahrir et aux exécutions sommaires, s’entassent et croupissent toujours, par milliers, dans les geôles de la dictature militaire, le paient aujourd’hui au prix fort . Depuis ce coup d’État s’additionnent donc quinze années de haine, de violences physiques et sociales, faites de punition générale et de vengeance d’État qui s’abattent sur la population.
Une contre-révolution qui rétablira de toute urgence les canaux d’exploitation des richesses, pour les proches du pouvoir et les prédateurs internationaux. Une “reprise en main” qui offrira, par ailleurs, à Israël la garantie de l’enfermement et le contrôle militarisé des Palestiniens, le fameux “quatrième mur”, et qui mettra fin au plus vite aux libertés publiques dans tout le pays… autant de mesures qui vaudront à AL Sissi et son régime, moult “récompenses” et protections de la part de “l’ami américain”, scénariste avisé et principal bénéficiaire de l’épisode, ainsi que la bienveillance des chancelleries occidentales, notamment celles de l’UE.
Les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets, il surviendra au Soudan la copie-conforme des évènements d’Egypte dix ans auparavant. En effet, après ce mois de décembre 2018 au cours duquel le peuple soudanais soulevé, avec ses syndicats et ses partis, surgissant sur la scène politique, s’avisa de renverser la dictature de Omar El Béchir et d’imposer un pouvoir de transition, entièrement civil, la peur s’empara immédiatement des possédants, représentés par l’establishment militaire qui dans une concomitance des temps, commença à fomenter la contre-révolution.
Le régime de Omar El Béchir, détruit et chassé par les masses populaires, ne se maintenait au pouvoir depuis des décennies que par la répression policière généralisée, par le pouvoir de son armée et de ses milices et reposait sur une économie de rente, bien évidemment captée par la seule caste militaire.
Le nouveau pouvoir issu de cette révolution, après avoir mis en place ce gouvernement civil “de transition”, parce qu’il était appuyé par les classes sociales, certes les plus nombreuses mais aussi les plus pauvres, celles aux très faibles ressources matérielles, fut rapidement confronté à de grandes difficultés.
En fait, les ressources matérielles et économiques, la richesse en somme, n’avait pas changé de mains restant toujours dans celles de la caste militaire et celle-ci, profitant de cette situation déséquilibrée, utilisant l’armée et les milices SFR alliées pour la circonstance, précipita le coup d’état dès octobre 2021.
EAU : après la peur, l’ingérence et la prédation
Sauf la haine de la révolution qu’ils avaient en commun, FSR et armée ne représentant pas les mêmes intérêts se retrouvèrent vite en concurrence pour le contrôle de l’État et des richesses du pays. Ils en vinrent ainsi rapidement à s’opposer frontalement dans une guerre prenant ostensiblement la population en otage. Dans cette curée entre prédateurs, les FSR incarnent sans conteste le pire du capitalisme débridé, hors sol et sans limite dans son recours à la violence de masse, aveugle et criminelle. Ils seront, sur place, les complices et le bras armé des émirats arabes unis.
En effet, dès le coup d’État réussi, les EAU se sont très vite imposés comme les acteurs incontournables de la situation, soutenant militairement les FSR pour leur accession au pouvoir. On peut leur reconnaître une certaine constance, en effet, après avoir condamné sans réserve le renversement de El Béchir, ils avaient salué ouvertement le coup d’État de 2021 que, soit dit en passant, ils avaient aidé à fomenter. En fait, de longue date, les EAU ont considéré le Soudan, comme d’autres pays de la sous région, comme une des clefs pour le contrôle de la mer Rouge. En réalité, durant les révolutions arabes et après, les EUA ont ouvertement agi comme les gendarmes de l’ordre mondial dominant. Très effrayés par les soulèvements populaires, tant en Tunisie qu’au Bahreïn, en Egypte, au Yémen et en Libye… les considérant, à juste titre, comme la pire menace pour leurs privilèges et leurs économies rentières, ils ont immédiatement cherché à éteindre les incendies et à rétablir un rapport de force en leur faveur.
C’est ainsi que, multipliant les ingérences, ils ont tissé un vaste projet contre-révolutionnaire en téléguidant le coup d’état militaire en Egypte, en soutenant ouvertement Khalifa Haftar dans sa guerre en Libye, en parvenant au coup d’état militaire au Soudan, non sans avoir tenté de contrôler la Tunisie, l’Algérie, etc…
l’alignement des Emirats sur l’impérialisme est une donnée quasi officielle, qu’on les voit signataires des accords d’Abraham ou en compagnie de l’Arabie saoudite pour mater la révolte Houthie au Yémen, aidée en cela par des milices SFR soudanaises.
Leur participation à ces opérations montrent clairement que leur soutien à ces coups de force l’a été aussi sur le terrain militaire. A titre d’exemple, la puissance de feu des SFR, leurs considérables moyens militaires, leurs soutiens logistiques et la multiplication de leurs bases régionales de repli sont autant de signes clairs d’un soutien extérieur majeur que nul n’ignore.
Grand architecte du chaos, les EAU en sont aussi les principaux bénéficiaires. L’émirat de Dubaï est, en effet, un des principaux marchés pour traiter le pillage de l’or du Soudan. Ainsi, pour l’année 2024, les EAU ont importé environ 29 tonnes d’or en provenance directe du Soudan (Swissaid), davantage encore que les 17 tonnes pour l’année précédente en 2023. A ces quantités vertigineuses il convient d’ajouter les importations indirectes fruit du transit par des pays tiers complaisants comme le Tchad (18 tonnes), l’Egypte (27 tonnes), la Libye (9 tonnes) etc… Un pillage confirmé par la Banque Centrale du Soudan elle-même lorsqu’elle annonce que, pour le premier semestre 2025, les EAU ont absorbé environ 90% des exportations de l’or soudanais (données officielles).
Derrière les EAU, l’impérialisme
Qu’on ne se méprenne pas, les EAU n’agissent pas en électrons libres, uniquement soucieux de leur seul enrichissement, pas plus qu’ils n’agissent indépendamment des puissances impérialistes, notamment, des USA, mais aussi de l’Angleterre et, dans une moindre mesure, de la France. Les EAU, accueillant les bases US sur leur territoire, agissent en tant que gendarmes régionaux, partenaires et alliés à part entière dans la défense de l’ordre mondial.
Ils investissent d’ailleurs puissamment dans les économies américaine et européenne, investissements précieux pour stabiliser les monnaies, de la même manière, s’agissant du contrôle des peuples, ils entretiennent d’étroites relations militaires avec Israël dont ils sont désormais les alliés officiels.
Le peuple soudanais, plongé dans une des catastrophes humanitaires les pires connues, doit faire face à une cohorte d’ennemis directs, qu’il s’agisse des FSR et des EAU, ou indirects que sont les puissances impérialistes qui les soutiennent.
Si le Soudan est aujourd’hui puni pour avoir tenté de bousculer le cours politique des choses et tenter une juste répartition des richesses, il sert littéralement de laboratoire aux classes dominantes. Le Soudan, ne doit pas devenir le contre-exemple des aspirations populaires à la liberté et à une vie meilleure, un contre-exemple utilisé par les prédateurs pour effrayer les peuples “Gare, voyez ce qui vous arrivera si vous cherchez à vous émanciper !”. Le peuple soudanais doit bénéficier d’une vague de solidarité internationale, de la jeunesse continentale à l’instar de la GenZ, mais aussi de toutes celles et tous ceux qui n’acceptent pas la loi des prédateurs qui conduit à interdire et à confisquer toute situation de progrès social et politique.
Par François CHARLES & Romuald BOKO


