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A l’heure où les peuples tentent de remonter dans leurs durées historiques respectives, le fait monétaire africain semble avoir, concomitamment, amorcé une mutation fragile. Contesté depuis longtemps sous des formes feutrées, le franc de la Communauté Française d’Afrique (CFA) fait aujourd’hui l’objet d’une remise en cause manifeste et ouverte. Depuis début 2017, des manifestations anti-CFA se sont multipliées dans de nombreuses villes et capitales africaines. A Abidjan, Bamako, Bruxelles, Dakar, Kinshasa, Ouagadougou, Ouidah mais aussi à Londres et à Paris, des femmes et des hommes ont répondu pré-sents aux divers rassemblements, manifestations et conférences. Mais la ferveur populaire qui entoure les mobilisations anti-CFA mérite une lecture réflexive sur l’incertain destin d’une monnaie jugée colonialiste. A l’étape actuelle, il semble s’imposer un recentrage du débat sur le franc CFA pouvant bien se prêter à quelques projections sommaires sur, d’une part, les ressorts de la contestation anti-CFA, les formes de résistance mise en œuvre puis, d’autre part, sur les alternatives possibles.

Une monnaie devenue indéfendable

Les conjonctures actuelles concourent à croire que le temps de gloire du franc CFA a bien expiré. Les mobilisations anti-CFA émergent dans un contexte marqué par un grand mouvement d’esprit et de corps des peuples africains à remettre en cause la domination sous ses diverses formes et à reconquérir la durée historique. Comptant parmi les derniers avatars du dispositif colonial français, le franc CFA, objet de critiques et de condamnations diverses, demeure autant que les mécanismes commerciaux, industriels et financiers, les legs n’ayant pas été mécaniquement modifiés par les élites après l’indépendance formelle des Etats. Sans doute parce qu’il représente l’état d’une certaine souveraineté confisquée, les peuples africains semblent légitimes à en revendiquer le démantèlement. Le dispositif franc FCA est indéniablement un vestige de la colonisation bâti sur le modèle de domination monétaire que les Allemands nazis avaient utilisé pour soumettre et ponctionner la France de Vichy sous le Maréchal Pétain, au cours de la 2ème guerre mondiale. Ce système qui a servi à ponctionner économiquement les territoires coloniaux de la France a été aboli en 1945. Cependant, la France avait décidé de maintenir, à son profit, cette formule. (Cf. Nicolas Agbohou, Le franc CFA et l’Euro contre l’Afrique, Préface de Grégoire Biyogo et Jean Ziegler, Paris, Editions Solidarité Mondiale, 1999). Crée le 26 décembre 1945, le franc CFA, qui s’est voulu une monnaie commune rassemblant les pays de l’UEMOA, procuré longtemps la stabilité financière de la zone francophone d’Afrique semble aujourd’hui relatif, voire caduc. Un point majeur de confrontation se trouve à ce niveau et les économistes africains semblent unanimes pour condamner l’impossibilité pour les pays africains utilisant le CFA de procéder à un ajustement de politique monétaire comme par exemple, les dévaluations compé-titives susceptibles de doper les exportations. Ensuite, l’arrimage à l’euro, confirment encore certains économistes, engendre un écrasant déséquilibre lorsque par exemple le ratio crédit à l’économie sur le PIB dans les pays de la zone franc est de l’ordre de 23% tandis qu’il tourne autour de 100% dans la zone euro. Or, si la monnaie devait être au service de la croissance et du développement, il n’en est rien eu égard à l’hypothétique destin ceux de la CEMAC et les Comores avait pu maintenir un total de quinze pays par la parité fixe au franc français jusqu’en 1999 et est jusqu’alors arrimé à l’euro, la monnaie unique européenne. Dans la balance des coûts-avantages, l’argument que le franc CFA aura du CFA dont la situation de parité fixe avec l’euro est perçue par le plus grand nombre de personnes comme un facteur compromettant la félicité économique des pays africains. Selon un rapport de la zone franc, la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et la Banque des Etats d’Afrique Centrale (BEAC) disposaient en 2005 de plus 3600 milliards de franc CFA (environ 72 milliards d’euros) auprès du Trésor français. L’obligation de déposer 50% des réserves de change au Trésor public français, selon les accords monétaires, n’empêche en rien les pays de la zone euro d’en faire usage afin d’accompagner leur croissance.

Les intellectuels, porte-paroles de la résistance anti CFA 

La levée de boucliers contre les impairs soulevés par l’usage d’une monnaie extravertie, dont les piliers sont maîtrisés par des mécanismes extérieurs, n’est pourtant pas portée par les chefs d’Etat africains. Loin s’en faut. Sur le terrain de la contestation, les élites politiques se font bien devancer par les intellectuels issus pour la plupart de la société civile. Ce sont des griots invétérés des sans-voix, ces vendeuses de sachets d’eau à la sauvette, de poisson ou de bissap qui pullulent dans les marchés africains et qui, mieux que quiconque, sont les témoins privilégiés du vécu concret et quotidien de la réalité d’un fait monétaire qui semble les réduire en permanence à un cycle d’économie pro-pauvre. La rhétorique subversive contre le franc CFA est devenue l’affaire des intellectuels en raison sans doute de l’absence de politiques de rupture émanant de l’élite dirigeante. La contestation est portée par les associations et les Organisations Non Gouvernementales (ONG) à vocation panafricaniste. Ils sont nombreux les intellectuels issus de divers mouvements africains et de sa diaspora à prendre la parole et exiger l’ouverture d’un débat public au sujet de la ré-forme monétaire. Tout comme les actions de l’organisation Urgence Panafricaniste menées sous la houlette du franco-béninois Kémi Séba, plusieurs mouvements dont entre autres Mwasi (Collectif afroféministe), le Mouvement de libération Afro, Ferguson in Paris (Collectif anti-négrophobie), des organisations d’artistes, de journalistes, de cinéatses, de bloggueurs participent activement à la contestation anti-CFA. L’objectif étant de rompre avec le dispositif qui s’apparente à celui de la « servitude volontaire » et qui fait que les dirigeants des pays utilisant le CFA renoncent à dénoncer le système monétaire actuel et s’inscrivent au contraire dans la dynamique de son maintien. En effet, la résistance anti-CFA est inhibée au sommet parce que cette monnaie alimente et nourrit la petite minorité des dirigeants africains tout en profitant aux grands groupes européens.

La rhétorique subversive contre le franc CFA est devenue l’affaire des intellectuels en raison
sans doute de l’absence de politiques de rupture sans doute de l’absence émanant de l’élite dirigeante.

Les alternatives possibles

On peut naïvement consentir que la volonté politique puisse être le levier d’un démantèlement de l’état du système monétaire franco-africain actuel. Pourtant cette alternative n’est qu’un pis-aller. A preuve, les déclarations d’intention et les discours au sommet n’ont pas souvent réussi à détrô-ner la force imparable du dispositif institutionnel dans lequel se meut le fait monétaire africain. Les déclarations Chefs d’Etat français successifs sur un changement de rapports entre la France et les anciennes colonies ont rarement débouché sur un pragmatisme. A propos du CFA, le ton donné, en 2012, par le Président français, François Hollande lui-même, lorsqu’il avait solennellement décrété devant l’Assemblée nationale sénégalaise à Dakar la fin de la « Françafrique » et prôné de nouvelles relations avec l’Afrique, marquées par la sincérité, est resté jusque-là sans écho (Cf. AFP et Libération (2012), Hollande : « le temps de la Françafrique est révolu »). Dans le même sens, le renouvellement des relations (monétaires) franco-africaines défendu par son successeur Emmanuel Macron peine à gagner la sphère des lobbys franco-africains.

De fait, les discours au sommet comme alternative de sortie révèlent une ambivalence dans les intentions et semblent demeurer des rhétoriques incertaines, tant la réalité quotidienne de ces rapports té-moignent de propos soufflant le chaud et le froid. A côté de l’élé-gance des propos, les réaménagements monétaires y compris les dévaluations du taux de change fixe du franc CFA et la caution aux régimes autocratiques sont souvent pointés du doigt par des intellectuels comme un moyen subtil de préservation de la mainmise française en Afrique. La possibilité existe-t-elle d’inventer un scénario propre de sortie du dispositif de servitude ? Les défenseurs de la stratégie des monnaies alternatives répondent par l’affirmative. Selon eux, la réforme institutionnelle pourrait passer par la mise en place des monnaies nationales complémentaires à une monnaie commune, libérée du lien colonial et soutenue par des réserves de change hors du Trésor français. Certes, il y a un foisonnement d’expériences de monnaies complémentaires à travers le monde que suggèrent les économistes avertis. D’abord, les alternatives s’offrent dans le sens de la réappropriation du modèle qui a cours dans les pays asiatiques. A travers l’initiative Chang Mai, les pays participants ont chacun leur propre monnaie et mettent en commun une partie de leurs réserves de change. N’ayant pas une unité de compte commune et une banque centrale commune, chaque banque centrale mène la politique monétaire et de change qui convient à son économie. L’avantage pour les pays francophones d’Afrique est de réussir à capitaliser les acquis de la longue tradition d’intégration et de communautarisation monétaire et économique : avoir une banque centrale commune, une unité de compte commune mais aussi des réserves de change totalement centralisées serait un atout indéniable en vue de la création d’un complément à ce système. La création des monnaies nationales compétitives et des systèmes financiers nationaux au service des économies nationales aura le mérite de sortir les populations et les petits commerçants de la marginalité monétaire et de les réintégrer dans des systèmes nationaux dynamiques et densifiés, capables d’impacter à grande échelle la transformation agricole et industrielle. Ensuite, d’autres expériences prospères sont connues (WIR Bank, Berskshares, etc…) et l’expérience de l’Irlande et de l’Ecosse où la monnaie physique qui circule n’est visuellement pas la livre sterling, montrent à suffisance que l’on peut avoir une monnaie nationale complémentaire (papier et électronique) qui cohabite avec une monnaie officielle. Enfin, un autre ultime scénario proposé par les économistes serait par exemple de reproduire le modèle anglais c’est-dire de conserver sa propre monnaie pour accompagner l’émergence et le progrès social. Au final, il est clair que la monnaie n’est pas seulement un fait économique ; elle est un fait social, disait Marcel Mass. Mais elle est davantage un fait politique voire socié-tal au point de susciter l’intérêt du citoyen ordinaire et anonyme qui peut revendiquer son droit ou son devoir de comprendre la manière dont les pièces et les billets qu’il manipule au quotidien sont produits : ce n’est aussi là qu’une forme de contrôle citoyen de l’action publique.

Par Toussaint Kounouho, politologue

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