Après le Mali exigeant le départ des troupes françaises de son territoire, exigence accompagnée de déclarations fracassantes sur la volonté clairement affirmée de se dégager de la tutelle étrangère, et de la françafrique, on a vu le Niger et le Burkina emprunter la même voie avec des revendications identiques.

Dans ces trois pays, la rupture annoncée avec la domination économique et politique des puissances occidentales, pour la plupart ex-coloniales, s’est affichée sur fond de coups d’état militaires. Il n’en a pas été de même pour le Sénégal où, par delà les ultimes tentatives de Macky Sall pour se cramponner au pouvoir, c’est finalement la démocratie parlementaire, très fidèle à son modèle français, qui aura porté une nouvelle équipe au pouvoir.

À l’évidence, au cours des derniers événements survenus dans la Région, l’impérialisme français, méchamment expulsé, aura pris des coups majeurs et laissé en chemin nombre de vecteurs de sa domination directe sur ces pays.

Les vieux échafaudages du post-colonialisme de la France sont objectivement mis à mal. Présentes sur place au prétexte de faire barrage aux attentats et aux invasions des groupes islamistes et des groupes terroristes, les armées françaises ont donc quitté les lieux, laissant derrière elles, des armées locales aux prises avec une incurie totale, une impuissance endémique produit à la fois d’une corruption institutionnelle et d’un manque flagrant de motivation.

Changer d’exploiteur ou changer de politique ?

Une fois les troupes françaises parties du Burkina, du Mali et du Niger, aussitôt remplacées par les mercenaires de feu la milice Wagner devenue, après l’exécution de Prigojine son chef, la milice de Poutine, peu de choses ont changé sur le terrain où, malheureusement, dans les trois pays de la même façon, les populations civiles sont toujours les sempiternelles victimes des mêmes massacres commis par les mêmes bandes terroristes.

Celles et ceux qui ont pu se réjouir, très vite, trop vite, de ces secousses défavorables à l’ancienne puissance coloniale, légitimement honnie, auraient dû toutefois, mieux ajuster leurs lunettes avant d’ainsi s’emballer.

En effet, l’euphorie factuelle n’aurait pas dû faire oublier à ces contempteurs effrénés des nouveaux maîtres du Mali, Burkina, Niger… que; dans les pays concernés ces nouveaux “chefs d’état” étaient tous trois issus de coups d’états militaires ! La question qui aurait donc dû se poser immédiatement était : Bien sûr que si c’est une bonne chose que le système éreinté de la françafrique soit ainsi égratigné, pour autant, en quoi des putschistes militaires seraient-ils fondés à défendre les intérêts de populations qu’ils ont toujours ignorés auparavant voire combattues et réprimées ? Sur la base de quel programme politique pouvait être porteur de progressisme ?

En effet, au rythme des coups d’états divers et variés et par delà les coups de menton et les rodomontades des uns et des autres, le seul critère qui permet de ne pas s’égarer doit toujours demeurer celui de l’intérêt des populations, de la jeunesse, des femmes et du monde du travail.

Des putschs aux dictatures

Or, au sein des pays gouvernés par ces juntes militaires, ce qui était à craindre dans le domaine des libertés publiques, n’a pas tardé à se manifester.

S’il est vrai , par exemple, que les militaires Burkinabè ont bien expulsé les troupes françaises, s’ils ont bien rompu avec la CEDEAO, véritable marionnette des intérêts français, et s’ils sont même allés jusqu’à évoquer la rupture avec le Franc CFA cheval de Troie de la France dans les économies d’Afrique de l’Ouest, ils n’ont pas “oublié” non plus, dans le même temps de mener une offensive contre les associations et organisations démocratiques.

Tout d’abord, au nom de la lutte contre les attaques des terroristes, ils ont maintenu l’impôt de 1% sur tous les salaires et prolongé l’état de mobilisation générale contre le terrorisme.

Dans le même temps, ils engageaient une répression brutale à l’encontre des organisations de la société civile, au point que le 27 mars dernier ce sont pas moins de dix organisations de défense des droits démocratiques qui dénonçaient ensemble : ”les menaces, enlèvements, arrestations et détentions arbitraires.”

Les syndicats n’ont pas, eux non plus, échappé à cette vague de durcissement du régime. C’est lors d’une conférence de presse syndicale organisée par la CGT-B que sont fournies les informations : “Alors que toutes les activités des partis politiques et des organisations de la société civile sont interdites au nom de la lutte contre les groupes armés terroristes, le pouvoir et ses soutiens organisent des rencontres et des meetings de démonstrations de force” . Autrement dit, ce qui est interdit pour les travailleurs est tout à fait permis pour les détenteurs du pouvoir et ceux-ci, par les moyens les plus honnis, sont même très prompts à faire respecter cette injustice de traitement. A ce propos, la CGT-B va jusqu’à dénoncer les menées des nervis : “les menaces à la machette font partie des manœuvres visant à museler notre peuple, à empêcher toute critique relative à la gestion de la crise sécuritaire et, plus globalement, à la gouvernance du pouvoir.”.

Où va le Sénégal ?

Ces dérives autoritaires tellement visbles au Burkina sont exactement les mêmes que celles constatées au Niger et de son pouvoir qui soutient et promeut ses fameuses manifestations “spontanées” pro-Poutine pendant qu’il réprime les mouvements de jeunes et de travailleurs contre la vie chère et la gestion de l’ant-terrorisme. Que dire enfin du Mali où, invoquant les mêmes mauvaises raisons, la junte a tout récemment suspendu unilatéralement toutes les activités des partis et associations.

A dire vrai, qu’y avait-il d’autre à attendre de cette soldatesque putschiste dont, toutes ces années, aucun n’avait manqué à servir les pouvoirs au temps de la françafrique florissante ?

Evidemment, dans ce sombre panorama, le Sénégal fait en quelque sorte figure d’exception. Le nouveau président Bassirou Diomaye Faye, sorti vainqueur dès le premier tour a donc été élu avec 54.28% des voix. Cet épisode renvoie au placard tout le système Sall, lui-même héritier de l’édifice construit par la France des De Gaulle et Focard dès les années post-indépendance, tout spécialement pour le Sénégal.

Une transition “pacifique” louée par toutes les démocraties occidentales qui ont forcément “oublié” les nombreuses victimes, les milliers d’hommes, femmes et jeunes emprisonnés, les dizaines de morts des manifestations laissés sur le long chemin parcouru pour contrecarrer les tentations putschistes de Sall et de son clan.

Oublié aussi que Diomaye Faye et Ousmane Sonko étaient toujours en prison quelques jours avant la tenue des élections !,

Toujours est-il qu’il faut tout de même retenir que le nouveau président et Sonko, son premier ministre ne se sont pas hissés au pouvoir au prix d’un coup d’état militaire. Lors de son investiture Diomaye Faye déclarera :”Je suis conscient que les résultats sortis des urnes expriment un profond désir de changement systémique”

Un chemin escarpé

On peut déjà noter que le nouveau président est tout à fait conscient de l’étroitesse du chemin sur lequel il a promis à ses électeurs de s’engager. Il sait que toutes celles et ceux qui l’ont porté à la présidence l’ont certes fait pour empêcher les mauvais coups de Macky Sall mais surtout pour voir mettre en oeuvre un programme qui mette un terme à la vie chère, à la misère endémique, à la corruption généralisée, pour voir cesser le système françafrique et le pillage des ressources, la fin du franc CFA et la rupture avec la CEDEAO dont toutes et tous connaissent les liens organiques avec le néo-colonialisme.

Tout un chacun pourra juger le bien-fondé de ces attentes et même les juger comme un minimum. Pour autant, n’en doutons pas, la présidence trouvera tout de suite sur sa route “ceux d’en face”, ceux qui depuis toujours profitent grassement du pillage des richesses. Diomaye Faye se trouvera très vite confronté aux multinationales qui défendront jusqu’au bout leurs intérêts, “garantis” diront-elles par les accords signés sur la pêche et ceux, signés aussi, concernant les contrats sur les produits pétroliers et gaziers.

De même, les bailleurs de fonds, publics et privés, qui détiennent la dette du Sénégal et qui défendent directement les intérêts des multinationales, ne manqueront pas d’exercer des menaces directes et, au prix du chantage, ne manqueront pas non plus de faire valoir leur pouvoir et imposer leurs vues sur l’orientation économique.

Il n’en reste pas moins que les millions de jeunes, femmes et paysans qui ont porté Osmane Sonko et Diomaye Faye aux affaires ont clairement clamé leur volonté de rupture avec tout le système précédent Françafrique et bailleurs de fonds inclus.

Le tandem dit avoir entendu ce message, il sait qu’il pourra compter sur leur soutien total dans cette bataille qui s’ouvre pour la liberté, la réappropriation des richesses, l’indépendance réelle et la souveraineté politique et économique.

Rejeter la Dette illégitime, dénoncer les accords déséquilibrés, voilà le début d’un très gros chantier que le président et son premier ministre pourront mener à bien à condition qu’ils gouvernent avec le soutien des millions de militant qui les ont élu; à condition qu’ils gouvernent en participation directe avec eux.

francois Charles & Romuald Boko